Au-delà de tout ce qu’on peut reprocher à l’intelligence artificielle, je la trouve formidable.
Et il y a beaucoup à lui reprocher, à commencer par l’environnement. Les centres de données qui font tourner ces modèles consomment énormément d’électricité et d’eau, et ce n’est pas un détail. C’est un problème sérieux, auquel je pense chaque fois que je lance une requête de plus. Je ne prétends pas avoir réglé cette contradiction : je l’assume, avec mon lot de culpabilité.
Je l’avoue, j’ai sauté dans le train de l’IA en partie pour ne pas me faire dépasser, comme je l’expliquais dans un autre texte. Après plus de 30 ans à programmer, je n’allais pas regarder passer la plus grosse transformation de mon métier depuis Internet sans mettre les mains dedans.
Je ne le regrette pas. Claude me rend nettement plus performant, sans pour autant être sur le bord de me remplacer : si je le laisse travailler seul, il fait de la grosse bouette. Il n’a pas ma vision. Il me connaît, mais pas tant que ça, et il n’a aucune idée du souci du détail que j’impose à mes projets. C’est sûrement pour ça que, même avec l’IA, je suis encore un peu lent : je prompte jusqu’à ce que ce soit fait comme si je l’avais fait moi-même, avec les tentacules d’une pieuvre bionique sur les amphétamines.
Si Claude était humain, c’est lui qui serait fatigué par moi, probablement.
Je discute sûrement trop avec lui et pas assez avec mes amis. Mais à force de passer mes journées avec lui, je remarque aussi des effets plus bizarres, dont on ne parle à peu près pas. Il y en a un que j’appelle la fatigue robotique.
Le texte qui ne tient jamais en place
Depuis que je travaille avec l’IA au quotidien, je termine mes journées avec les yeux plus fatigués qu’avant. Pas une fatigue de lecture ordinaire : quelque chose de plus nerveux, comme si mes yeux avaient couru toute la journée. Parfois, ça va plus loin : ça tourne en migraine, ou bien un œil, ou les deux, se met à sauter tout seul. Rien de plus gossant.
J’ai fini par mettre le doigt sur ce qui, selon moi, en est la cause : le texte qui défile sans arrêt.
Quand l’IA répond, le texte apparaît au fur et à mesure. L’œil, lui, ne peut pas s’en empêcher : il essaie de lire. Sauf que la ligne qu’il est en train de lire ne reste pas en place. Elle monte, elle se fait pousser par la suivante, parfois elle disparaît carrément du haut de l’écran.
Et surtout, le texte arrive à sa cadence, pas à la mienne. Quand on lit un livre, ou un billet de blogue comme celui-ci, c’est nous qui menons : une ligne à la fois, on tourne la page ou on fait défiler à notre rythme. Avec l’IA, on perd ce contrôle. C’est la machine qui décide quand la ligne bouge.
C’est encore pire avec un outil comme Claude Code, qui travaille directement dans le terminal. Là, le texte n’arrive pas en douceur : il arrive par blocs. D’un coup, vingt lignes s’ajoutent, et tout ce qui était à l’écran saute vers le haut. Aucune animation, aucune transition. La phrase que je lisais n’est plus là.
Résultat : mon œil passe son temps à chercher. Il revient en arrière, retrouve sa ligne, la perd encore, recommence. Toute la journée. Je n’en suis pas conscient sur le moment, mais le soir, je le sens.
Le texte arrive à sa cadence, pas à la mienne.
Une fatigue que je reconnais
Le plus curieux, c’est que cette fatigue-là, je la connais. Je l’ai déjà vécue, il y a longtemps.
Les débuts de la 3D. Quand les premiers jeux en polygones sont arrivés, tout bougeait de travers. Les textures tremblaient, les formes clignotaient, les caméras n’étaient pas au point : elles passaient à travers les murs, se coinçaient dans un coin, faisaient des virages brusques. On jouait des heures quand même, mais on sortait de là avec la tête lourde et les yeux brûlés.
L’époque du NES. Quand il y avait trop d’éléments animés à l’écran, la console n’arrivait plus à tout afficher en même temps. Les personnages se mettaient à clignoter, parfois intensément. Encore une fois, l’œil essayait de suivre quelque chose qui n’était jamais tout à fait là.
L’écran cathodique. Et tout ça, on le regardait sur un écran cathodique. Un écran qui, ni plus ni moins, revient à fixer une lampe qui se redessine elle-même des dizaines de fois par seconde, toute la journée. Et dès qu’on sortait du jeu pour travailler, la plupart des logiciels nous plaçaient devant des fonds blancs : pages, documents, fenêtres. Une lampe, donc, et une lampe blanche.
Ce que ces trois situations ont en commun avec le texte de l’IA, c’est une image qui ne se tient pas tranquille. L’œil cherche un point stable pour se poser, et ce point se déplace sans prévenir. Avec le temps, les écrans se sont stabilisés, les caméras se sont améliorées et cette fatigue a disparu. Du moins, c’est mon impression : je n’en ressentais plus vraiment les effets. Aujourd’hui, avec l’IA, j’ai le sentiment qu’elle revient par une autre porte. Je vieillis aussi, bien sûr, mais je ne crois pas que ce soit seulement ça.
Ce que j’essaie de mon côté
Je n’ai pas de solution miracle, seulement quelques réflexes que je teste. Je les partage sans garantie :
- Ne pas lire pendant que ça écrit. Je laisse l’IA terminer sa réponse, puis je lis. Plus facile à dire qu’à faire : l’œil est attiré par ce qui bouge.
- Regarder ailleurs pendant la génération. Un autre écran, une fenêtre, un derrière de bouteille de shampoing. Ou je joue de la basse, qui n’est jamais bien loin, en attendant. N’importe quoi qui ne défile pas.
- Relire à tête reposée. Plutôt que de suivre le terminal en direct, je remonte au début de la réponse une fois qu’elle est complète.
- Prendre de vraies pauses. Je sais, ça sonne aussi niaiseux que de dire à un fumeur d’arrêter de fumer. Mais avec l’IA, j’ai l’impression d’en avoir encore plus besoin qu’avant.
On me dira : il y a le mode sombre et les modes de repos des yeux, qui filtrent la lumière bleue. Je les utilise, et ils aident sans doute pour l’éclat de l’écran. Mais je doute qu’ils suffisent. Ils changent la couleur de ce que je regarde, pas le fait que ça bouge.
Un texte qui saute en blanc sur noir ou en noir sur blanc reste un texte qui saute.
Je pense aussi que les outils eux-mêmes ont un rôle à jouer. Un défilement plus doux, une option pour afficher la réponse seulement une fois terminée, ou un repère visuel qui garde la ligne qu’on lisait : des détails, peut-être, mais des détails qu’on voit plus de huit heures par jour.
Et vous?
Je le répète : tout ça, c’est mon expérience, pas une vérité. C’est peut-être juste moi. C’est peut-être l’âge (lol, ouais je dis encore lol), la quantité d’heures, ou une coïncidence. Mais j’ai l’impression qu’on parle beaucoup de ce que l’IA fait à nos emplois, à nos données, à notre façon de penser et à l’environnement (j’en parlais d’entrée de jeu, et ça reste le plus sérieux), et très peu de ce qu’elle fait à notre corps quand on passe la journée avec elle.
Alors je pose la question :
- Ressentez-vous, vous aussi, une fatigue différente depuis que vous travaillez avec l’IA?
- Est-ce que le texte qui défile vous dérange, ou est-ce que je suis le seul?
- Avez-vous trouvé des trucs qui aident?
- Et si vous êtes professionnel de la vision ou de l’ergonomie, existe-t-il des recherches là-dessus?
Écrivez-moi, je suis curieux de vous lire. Lentement, et sans que le texte bouge.